30.11.09

Le secret des maçons



Oostende, Saint-Pierre-Saint-Paul

Les maçons du Moyen-Age savaient parfaitement que Dieu n’existe pas, mais ils espéraient qu’à force de lui bâtir des cathédrales, il finirait par exister.François Cavanna

27.11.09

Nuages et ruines



Soleils couchants

J'aime les soirs sereins et beaux, j'aime les soirs,
Soit qu'ils dorent le front des antiques manoirs
Ensevelis dans les feuillages ;
Soit que la brume au loin s'allonge en bancs de feu ;
Soit que mille rayons brisent dans un ciel bleu
A des archipels de nuages.



Oh ! regardez le ciel ! cent nuages mouvants,
Amoncelés là-haut sous le souffle des vents,
Groupent leurs formes inconnues ;
Sous leurs flots par moments flamboie un pâle éclair.
Comme si tout à coup quelque géant de l'air
Tirait son glaive dans les nues.




Le soleil, à travers leurs ombres, brille encor ;
Tantôt fait, à l'égal des larges dômes d'or,
Luire le toit d'une chaumière ;
Ou dispute aux brouillards les vagues horizons ;
Ou découpe, en tombant sur les sombres gazons,
Comme de grands lacs de lumière.





Puis voilà qu'on croit voir, dans le ciel balayé,
Pendre un grand crocodile au dos large et rayé,
Aux trois rangs de dents acérées ;
Sous son ventre plombé glisse un rayon du soir ;
Cent nuages ardents luisent sous son flanc noir
Comme des écailles dorées.




Puis se dresse un palais. Puis l'air tremble, et tout fuit.
L'édifice effrayant des nuages détruit
S'écroule en ruines pressées ;
Il jonche au loin le ciel, et ses cônes vermeils
Pendent, la pointe en bas, sur nos têtes, pareils
A des montagnes renversées.



Ces nuages de plomb, d'or, de cuivre, de fer,
Où l'ouragan, la trombe, et la foudre, et l'enfer
Dorment avec de sourds murmures,
C'est Dieu qui les suspend en foule aux cieux profonds,
Comme un guerrier qui pend aux poutres des plafonds
Ses retentissantes armures.


Tout s'en va ! Le soleil, d'en haut précipité,
Comme un globe d'airain qui, rouge, est rejeté
Dans les fournaises remuées,
En tombant sur leurs flots que son choc désunit
Fait en flocons de feu jaillir jusqu'au zénith
L'ardente écume des nuées.


Oh ! contemplez le ciel ! et dès qu'a fui le jour,
En tout temps, en tout lieu, d'un ineffable amour,
Regardez à travers ses voiles ;
Un mystère est au fond de leur grave beauté,
L'hiver, quand ils sont noirs comme un linceul, l'été,
Quand la nuit les brode d'étoiles.




Victor Hugo, Les Feuilles d'automne

18.11.09

Sans arbre, où se nicheront les oiseaux ?


Nous faisons nos chaînes : par la règle, par les mots. J'entends par mot - cela va de soi - l'immédiat concept qui me rive au discours intérieur. Sans le mot " arbre ", toute une tranche de ma connaissance s'évanouit : je ne vois plus de forêts, je ne sais plus m'y promener, je perds le feu et, perdant le feu, mon sang se fige, je suis perdu à tout jamais. J'entends bien le désespoir me sonner dans la brume de cette constatation. Je ne suis plus rien, je m'indiffère. Je ne me parle plus. Je ne vois plus les nids, le recommencement total à chaque fois des mêmes vols ; des mêmes cris, des mêmes chants.
Sans arbre, où se nicheront les oiseaux ? Quand je les vois voler, pourquoi ne puis-je plus penser au mouvement des ailes, à cette géométrie apprise et que je retrouve dans le vol du corbeau, encore que, croissant, il inquiète des données magiques, apprises elles aussi. Quand je vois un corbeau, je retrouve Poe et, ce faisant, les fiches psychanalytiques de Marie Bonaparte, et je me demande quel est celui des deux qu'il fallait mettre à la question. Le corbeau est devenu, pour moi, un fait littéraire et c'est cela que je nomme le désespoir. Je ne sais plus voir le cervidé. Je vois une forme allusive du destin et sa résonance littéraire ou poétique : trois coups portés à la vitre.

Léo Ferré, Introduction à l'Anarchie, le Monde libertaire janvier 1968


14.11.09

Le Coq et la Perle


Le Coq et la Perle

Un jour un Coq détourna
Une Perle, qu'il donna
Au beau premier Lapidaire.
"Je la crois fine, dit-il ;
Mais le moindre grain de mil
Serait bien mieux mon affaire.

Un ignorant hérita
D'un manuscrit, qu'il porta
Chez son voisin le Libraire.
"Je crois, dit-il, qu'il est bon ;
Mais le moindre ducaton
Serait bien mieux mon affaire.


Jean de la Fontaine

27.10.09

Pigeon's corners






51. Les liens entre un être et nous n'existent que dans notre pensée. La mémoire en s'affaiblissant les relâche, et, malgré l'illusion dont nous voudrions être dupes et dont, par amour, par amitié, par politesse, par respect humain, par devoir, nous dupons les autres, nous existons seuls. L'homme est l'être qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu'en soi, et, en disant le contraire, ment. [AD 50]
Marcel Proust

10.10.09

Griserie de nuages



To the tune of
Intoxicated Under the Shadow of Flowers
The Double Ninth Festival

Light mists and heavy clouds,
melancholy the long dreary day,
In the golden censer
the burning incense is dying away.
It is again time
for the lovely Double Ninth festival;
The coolness of midnight
penetrates my screen of shear silk
and chills my pillow of jade.

After drinking wine after twilight
under the chrysanthemum hedge,
My sleeves are perfumed
by the faint fragrance of the plants.
Oh, I cannot say it is not enchanting,
Only, when the west wind stirs the curtain,
I see that I am more gracile
than the yellow flowers.

Poem By Li Qingzhao tr. Lucy Chow Ho

17.9.09

Emptiness is form and form is emptiness ...





Therefore, Sariputra, in emptiness there is no form, nor feeling, nor perception, nor impulse, nor consciousness; No eye, ear, nose, tongue, body, mind; No forms, sounds, smells, tastes, touchables or objects of mind; No sight-organ element, and so forth, until we come to: No mind-consciousness element; There is no ignorance, no extinction of ignorance, and so forth, until we come to: there is no decay and death, no extinction of decay and death. There is no suffering, no origination, no stopping, no path. There is no cognition, no attainment and non-attainment.

Therefore, Sariputra, it is because of his non-attainment that a Bodhisattva, through having relied on the Perfection of Wisdom, dwells without thought-coverings. In the absence of thought-coverings he has not been made to tremble, he has overcome what can upset, and in the end he attains to Nirvana.


The Heart Sutra.
Translation by Edward Conze

Kitsch promenades

Monsaraz




21.7.09

Summer time





Praia da Amorosa, 21/06/2009



Guimarães, 21/06/2009

19.6.09

Kitsch e-cards from the terrace (2)



the terrace

Kitsch e-cards from the terrace



Le laurier du Generalife

Dans le Generalife, il est un laurier-rose,
Gai comme la victoire, heureux comme l'amour.
Un jet d'eau, son voisin, l'enrichit et l'arrose ;
Une perle reluit dans chaque fleur éclose,
Et le frais émail vert se rit des feux du jour.

Il rougit dans l'azur comme une jeune fille ;
Ses fleurs, qui semblent vivre, ont des teintes de chair.
On dirait, à le voir sous l'onde qui scintille,
Une odalisque nue attendant qu'on l'habille,
Cheveux en pleurs, au bord du bassin au flot clair.

Ce laurier, je l'aimais d'une amour sans pareille ;
Chaque soir, près de lui, j'allais me reposer ;
A l'une de ses fleurs, bouche humide et vermeille,
Je suspendais ma lèvre, et parfois, ô merveille !
J'ai cru sentir la fleur me rendre mon baiser...

Théophile Gautier



Nerium oleander

11.6.09

Opuntia ficus-indica



Mélopée kabyle

Je viens de ce pays à l’enfance fracassée
Où frémissent des parfums de promesse d’été
Je viens de ce pays à franges de méditerranée
Où se disperse l’arôme tendre de criques uniques
Entre eucalyptus iode et lentisques aromatiques
Je viens de ce pays à bourrasques de soleil
Où s’enracinent essences rares à parfumer le ciel
Où s’alourdissent fruits luxuriants gorgés de miel

Je l’ai vu Kabyle dans l’eau claire des fontaines
Dans les mains rougies des laveuses de laine
Je l’ai bu sirop sève du figuier de Barbarie
Menthe mousse cérémonial au parfum d’Arabie

Je l’ai vu Mitidja grenier à blé orangers en vergers
Je l’ai vu Casbah terrasses et venelles en cascades
Je l’ai su jardin mandarine et treille de glycine
Jasmin en grappes épicées cannelle en pincée

Je l’ai vu doux danser les sarabandes en essaim
Je l’ai vu noir frémir d’effroi au soir de la Toussaint
Je l’ai vu pourpre au fracas des balles mortel dard
Bleu d’encre marine le soir du grand départ

Je viens de ce pays à maléfices sombres
Embrasé souillé aux frénétiques livré
D’âmes errantes peuplé ultimes ombres
Grenade doucereuse à l’odeur de chairs brûlées
Je viens de ce pays qui s‘effrite sable en mille grains
Qui glisse poussière cendre entre mes mains

Mais il suffit d’une mélopée d’un parfum
Pour qu’il revienne
Pour qu‘il me reprenne
De lui tout entier j’ai faim

Pour moi seule je le veux
Cerné de bleu
S’éblouissant
Du blanc de ses façades
Du galbe de ses arcades
S’évanouissant
Concentré de souvenirs
Au lent des voyages immobiles
Au vide des retours impossibles

Anny AYRAUD




L’ÉTERNITÉ DU FIGUIER DE BARBARIE

- Où me mènes-tu père ?
- En direction du vent, mon enfant

A la sortie de la plaine où les soldats de Bonaparte édifièrent une butte
Pour épier les ombres sur les vieux remparts de Saint-Jean-D’Acre
Un père dit à son fils : N’aie pas peur
N’aie pas peur du sifflement des balles
Adhère à la tourbe et tu seras sauf. Nous survivrons
Gravirons une montagne au nord, et rentrerons
Lorsque les soldats reviendront à leurs parents au lointain

- Qui habitera notre maison après nous, père ?
- Elle restera telle que nous l’avons laissée mon enfant

Il palpa sa clé comme s’il palpait ses membres et s’apaisa
Franchissant une barrière de ronces, il dit
Souviens-toi mon fils. Ici, les Anglais crucifièrent ton père deux nuits durant sur les épines d’un figuier de Barbarie
Mais jamais ton père n’avoua. Tu grandiras
Et raconteras à ceux qui hériteront des fusils
Le dit du sang versé sur le fer

- Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude ?
- Que la maison reste animée, mon enfant. Car les maisons meurent quand partent leurs habitants

L’éternité ouvre ses portes de loin aux passants de la nuit
Les loups des landes aboient à une lune apeurée
Et un père dit à son fils
Sois fort comme ton grand-père
Grimpe à mes côtés la dernière colline des chênes
Et souviens-toi. Ici le janissaire est tombé de sa mule de guerre
Tiens bon avec moi et nous reviendrons chez nous

- Quand donc, mon père ?
- Dans un jour ou deux, mon fils

Derrière eux, un lendemain étourdi mâchait le vent dans les longues nuits hivernales
Et les hommes de Josué bin Noun édifiaient leur citadelle
Des pierres de leur maison
Haletants sur la route du Cana, il dit : Ici
Passa un jour Notre Seigneur. Ici
Il changea l’eau en vin puis parla longuement de l’amour
Souviens-toi des châteaux croisés
Anéantis par l’herbe d’avril, après le départ des soldats

(…)

Mahmoud Darwich, Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude ?, Arles, Actes Sud, 1996

6.6.09

Rosa rosae (2)




Les Roses

Une rose seule, c'est toutes les roses
et celle-ci : l'irremplaçable,
le parfait, le souple vocable
encadré par le texte des choses.
Comment jamais dire sans elle
ce que furent nos espérances,
et les tendres intermittences
dans la partance continuelle.


Rainer Maria RILKE (1875-1926)





4.6.09

Rosa rosae ...


Pourquoi les roses sont-elles si pâles ...

Pourquoi les roses sont-elles si pâles, 
dis-moi, ma bien-aimée, pourquoi?
Pourquoi dans le vert gazon les violettes
sont-elles si flétries et si ennuyées?

Pourquoi l'alouette chante-t-elle d'une voix
si mélan colique dans l'air?
Pourquoi s'exhale-t-il des bosquets de jasmins
une odeur funéraire?

Pourquoi le soleil éclaire-t-il les prairies
d'une lueur si chagrine et si froide?
Pourquoi toute la terre est-elle grise
et morne comme une tombe ?

Pourquoi suis-je moi-même si malade et si triste,
ma chère bien-aimée, dis-le-moi?
Oh! dis-moi, chère bien-aimée de mon coeur,
pourquoi m'as-tu abandonné?

Gérard de Nerval