11.6.09

Opuntia ficus-indica



Mélopée kabyle

Je viens de ce pays à l’enfance fracassée
Où frémissent des parfums de promesse d’été
Je viens de ce pays à franges de méditerranée
Où se disperse l’arôme tendre de criques uniques
Entre eucalyptus iode et lentisques aromatiques
Je viens de ce pays à bourrasques de soleil
Où s’enracinent essences rares à parfumer le ciel
Où s’alourdissent fruits luxuriants gorgés de miel

Je l’ai vu Kabyle dans l’eau claire des fontaines
Dans les mains rougies des laveuses de laine
Je l’ai bu sirop sève du figuier de Barbarie
Menthe mousse cérémonial au parfum d’Arabie

Je l’ai vu Mitidja grenier à blé orangers en vergers
Je l’ai vu Casbah terrasses et venelles en cascades
Je l’ai su jardin mandarine et treille de glycine
Jasmin en grappes épicées cannelle en pincée

Je l’ai vu doux danser les sarabandes en essaim
Je l’ai vu noir frémir d’effroi au soir de la Toussaint
Je l’ai vu pourpre au fracas des balles mortel dard
Bleu d’encre marine le soir du grand départ

Je viens de ce pays à maléfices sombres
Embrasé souillé aux frénétiques livré
D’âmes errantes peuplé ultimes ombres
Grenade doucereuse à l’odeur de chairs brûlées
Je viens de ce pays qui s‘effrite sable en mille grains
Qui glisse poussière cendre entre mes mains

Mais il suffit d’une mélopée d’un parfum
Pour qu’il revienne
Pour qu‘il me reprenne
De lui tout entier j’ai faim

Pour moi seule je le veux
Cerné de bleu
S’éblouissant
Du blanc de ses façades
Du galbe de ses arcades
S’évanouissant
Concentré de souvenirs
Au lent des voyages immobiles
Au vide des retours impossibles

Anny AYRAUD




L’ÉTERNITÉ DU FIGUIER DE BARBARIE

- Où me mènes-tu père ?
- En direction du vent, mon enfant

A la sortie de la plaine où les soldats de Bonaparte édifièrent une butte
Pour épier les ombres sur les vieux remparts de Saint-Jean-D’Acre
Un père dit à son fils : N’aie pas peur
N’aie pas peur du sifflement des balles
Adhère à la tourbe et tu seras sauf. Nous survivrons
Gravirons une montagne au nord, et rentrerons
Lorsque les soldats reviendront à leurs parents au lointain

- Qui habitera notre maison après nous, père ?
- Elle restera telle que nous l’avons laissée mon enfant

Il palpa sa clé comme s’il palpait ses membres et s’apaisa
Franchissant une barrière de ronces, il dit
Souviens-toi mon fils. Ici, les Anglais crucifièrent ton père deux nuits durant sur les épines d’un figuier de Barbarie
Mais jamais ton père n’avoua. Tu grandiras
Et raconteras à ceux qui hériteront des fusils
Le dit du sang versé sur le fer

- Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude ?
- Que la maison reste animée, mon enfant. Car les maisons meurent quand partent leurs habitants

L’éternité ouvre ses portes de loin aux passants de la nuit
Les loups des landes aboient à une lune apeurée
Et un père dit à son fils
Sois fort comme ton grand-père
Grimpe à mes côtés la dernière colline des chênes
Et souviens-toi. Ici le janissaire est tombé de sa mule de guerre
Tiens bon avec moi et nous reviendrons chez nous

- Quand donc, mon père ?
- Dans un jour ou deux, mon fils

Derrière eux, un lendemain étourdi mâchait le vent dans les longues nuits hivernales
Et les hommes de Josué bin Noun édifiaient leur citadelle
Des pierres de leur maison
Haletants sur la route du Cana, il dit : Ici
Passa un jour Notre Seigneur. Ici
Il changea l’eau en vin puis parla longuement de l’amour
Souviens-toi des châteaux croisés
Anéantis par l’herbe d’avril, après le départ des soldats

(…)

Mahmoud Darwich, Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude ?, Arles, Actes Sud, 1996

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